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L’homme aux chaussures vertes
Art

L’homme aux chaussures vertes

Il existe des hommes dont le départ laisse un vide. Et puis il existe ceux qui laissent un silence.

Publié mardi 9 juin, à 00h59 Mis à jour mardi 9 juin, à 01h27 4 min de lecture

Par Love Baalt

Un silence étrange. Celui qui s’installe lorsqu’on s’apprête à raconter quelque chose et qu’on réalise que la personne qui aurait trouvé les mots justes n’est plus là pour le faire.

Jon Raison était de ceux-là.

Durant des années, il a raconté les autres. Les héros, les anonymes, les criminels, les amoureux, les vainqueurs comme les perdants. Il a couché leurs histoires sur le papier avec cette patience rare de ceux qui comprennent que chaque vie mérite d’être racontée.

Aujourd’hui, c’est à notre tour de raconter la sienne.

Jon n’était pas un homme de fortune.
Il n’était pas un homme de pouvoir.
Il n’était pas un homme de gloire.
Il était simplement un homme.
Un homme parmi les autres.

C’est précisément ce qui le rendait extraordinaire.

Dans les rues de San Andreas beaucoup se souviendront de ses chaussures vertes. Une couleur improbable. Presque absurde. Une fantaisie discrète qui le suivait partout et qui, avec le temps, était devenue sa signature.

On voyait les chaussures avant l’homme.
Puis on entendait sa voix.
Et enfin venait son sourire.

Un sourire sincère. De ceux qui ne cherchent rien en retour.

Jon croyait aux gens.
Même lorsqu’ils ne croyaient plus en eux-mêmes.

Je me souviens encore que lorsqu’il m’a vu arriver, il a été le premier à m’accueillir. Le premier à me tendre la main, à me prendre sous son aile. Il l’a fait avec cette simplicité qui le caractérisait tant, sans jamais attendre quoi que ce soit en retour. Comme il l’a fait pour tant d’autres. Une visite de la galerie d'art lui servait d'encrage et faisait de lui un ami fidèle qui était toujours là, immuablement.

Il croyait aux secondes chances. Aux discussions qui durent trop longtemps autour d’un café devenu froid. Aux histoires que l’on raconte à deux heures du matin parce qu’elles sont trop lourdes pour être gardées seul.

Il croyait au savoir.
Pas celui qui écrase.
Celui qui se partage.

Il pouvait passer des heures à parler d’un sujet qui le passionnait, puis autant de temps à écouter quelqu’un lui raconter quelque chose qu’il connaissait déjà, simplement parce qu’il estimait que chaque personne méritait d’être entendue.

Jon vivait de trois choses.

L’amour.
Le savoir.
Et surtout le café.

Beaucoup de café.

Peut-être trop de café.

Mais il disait souvent que certaines conversations n’existent que parce qu’une tasse a été remplie une fois de plus.

Et avec lui, les conversations semblaient ne jamais devoir finir.

Il avait aussi ses petites manies, ses petites contrariétés.

Il détestait les injustices.
Les jugements hâtifs.
Les gens qui parlaient sans écouter.
Il détestait les insultes.

Cela peut sembler anodin dans une ville où elles fusent parfois plus vite que les salutations, mais pour Jon les mots avaient une importance particulière. Il savait qu’ils pouvaient construire autant qu’ils pouvaient détruire.

Il croyait sincèrement que l’on pouvait être en désaccord sans se haïr, que l’on pouvait débattre sans humilier, que l’on pouvait vivre ensemble sans se manquer de respect. À sa manière, discrète et obstinée il a rendu San Andreas un peu plus joli.

Un peu plus poli.
Un peu plus humain.

Il avait cette capacité rare de rendre les gens importants.

De leur donner le sentiment que leur histoire comptait.

Que leurs blessures comptaient.
Que leurs rêves comptaient.

Dans un monde où chacun cherche à être entendu, Jon avait choisi d’écouter.

C’est peut-être pour cela que son absence fait autant de bruit, aussi mal.

Parce qu’il y a désormais des histoires qui ne trouveront plus leur journaliste préféré.

Des anecdotes qui ne feront plus sourire personne autour d’un comptoir.

Des cafés qui refroidiront sans lui.

Des articles qui ne seront jamais écrits.

Et pourtant, ceux qui ont eu la chance de croiser sa route savent que les hommes comme Jon ne disparaissent jamais vraiment.
Ils survivent dans les souvenirs, dans les phrases qu’ils ont laissées derrière eux, dans les habitudes qu’ils ont transmises, dans les éclats de rire qu’ils ont provoqués. Parfois dans une simple paire de chaussures vertes aperçue au coin d’une rue.

Alors aujourd’hui, le WN ne pleure pas seulement un confrère, un directeur.
San Andreas ne pleure pas seulement un citoyen.

Nous pleurons un homme qui nous rappelait chaque jour, que les plus belles histoires ne sont pas celles que l’on écrit, ce sont celles que l’on partage.

Il a laissé derrière lui des articles.
Des souvenirs.
Des connaissances.
Des amitiés et surtout un vide immense qui marquera chacun d'entre nous.

Mais surtout, il a laissé derrière lui des gens meilleurs qu’il ne les avait trouvés et c’est probablement le plus bel héritage qu’un homme puisse espérer laisser.

Merci pour les récits.
Merci pour les cafés.
Merci pour le savoir.
Merci pour l’amour.

Et surtout, merci d’avoir été notre Jon Raison.

L’homme aux chaussures vertes.
Que les pages soient douces là où tu vas.
Et que quelqu’un ait pensé à préparer le café.
Embrasse Mireille pour nous.

Repose toi bien maintenant, enculé.